DÉLICATESSE
Le chien féroce qui poursuit la bête traquée n’a d’autre point de vue que la victoire. Ce qui sauve parfois la bête d’une mort pourtant certaine.
Jamais l’animal affamé de sang ne doute de ses pas.
Il fonce nez au sol poursuivant une odeur. Nul parfum autre que la peur ne l’attire, ni ne l’excite autant. La victime désignée peut ainsi, décidant de jouer dans un sursaut d’espoir sa dernière carte, sauver sa vie en faisant front. L’effet de surprise ne dure qu’un instant pourtant.
Une éternité, une seconde où tout s’arrête.
J’ai hurlé dans l’escalier. Le cri que j’ai lancé était impératif, dénué de peur, presque un ordre. Tout s’est arrêté. Avant que, la seconde suivante, je me retrouve couché sous un gros bonhomme derrière lequel je me tenais. Cette seconde pourtant aura suffi à arrêter le doigt qui pressai la gâchette du fusil à pompe. Instant de paix et de silence, énorme, emplissant tout l’espace de la cage de l’escalier que je montais à reculons. Le féroce qui nous poursuivait décida de retourner son arme pour asséner un terrible coup de crosse au gros qui se tenait entre lui et moi.
Me voilà maintenant écrasé, étouffé de cent bons kilos ou plus de viande et de graisse molle. Chaque coup de crosse porté aux os du gros résonne à travers lui, à travers moi, pour finir dans mon dos meurtri par les marches. Le son affreux et impitoyable ricoche sur le béton froid et vibre, cherchant le La, dans mon ventre affolé. J’ai peur, affreusement peur.
L’effroi n’a pas encore pourtant engourdi mon esprit.
Je suis vivant, j’ai joué ma dernière carte, le mec n’a pas tiré, je vais m’en sortir. Le plus dur pour l’instant est d’éviter la crosse du fusil qui dérape et s’excite et est passée par trois fois déjà bien trop près de mon crâne. Me sortir de dessous le gros qui gémit et accuse chaque nouveau coup d’un râle ne serait pas si difficile si le gars au-dessus voulait bien se calmer. Au moment où il tape sur le flanc gauche, je sors ma tête à droite et cherche son regard. Ce que j’y vois me rassure, il se sent et reste interdit, une seconde, hésitant à porter un nouveau coup. J’ai n’ai lu dans ses yeux aucune excitation, aucun plaisir. Ce mec est froid, déterminé, il fait son boulot. Finalement je crois qu’il apprécie, à toute allure dans son cerveau de tueur, que par mon cri tout à l’heure je lui ai évité une bavure.
Après tout je n’ai personnellement rien à voir dans leurs histoires. Une seconde de plus m’aiderait bien pour me dégager de cette position inconfortable. Il ne me la donnera pas, le gros faisant mine de se relever. Il choisit de lui casser les côtes. Le sac de saindoux se pliant en deux en hurlant de douleur me libère enfin. S’il avait choisi la tête, je serais encore dessous, et aurai fini dans son cercueil, écrasé à n’en plus finir. Là où va se nicher la délicatesse ! Je n’oserai pourtant pas l’en remercier en finissant de descendre l’escalier, sans me retourner. Deux jours que je cherchai à loger ce gros. Au moment où je m’apprêtais à lui mettre une poussée dans le dos, espérant le faire dégringoler, l’autre féroce à surgit. L’énorme décidément n’avait pas que des amis. Ma chance, c’est qu’il avait comme ennemi au moins un délicat.
Batistin